levy_benny1L’idée était excellente : profiter de la grande commémoration soixante-huitarde pour faire le portrait du fondateur de la Gauche prolétarienne (GP), Benny Lévy, disparu en 2003 à Jérusalem, où il consacrait sa vie à l’étude de la Torah. Le résultat, lui, est raté. Non pas que le documentaire d’Isy Morgensztern, Benny Lévy, la Révolution impossible, soit mauvais en lui-même, au contraire, il y a bien un fil rouge passionnant – que faire après l’échec de 68 ? – et surtout de très beaux moments sortis des archives, mais il n’évoque Benny Lévy que superficiellement. Or, son parcours, ses textes, ses amis toujours vivants offrent matière à de très beaux et profonds développements sur la conscience politique, la philosophie, Sartre, Israël, les livres, le Livre, Lévinas, le communisme… Autant de sujets auxquels Benny Lévy s’est frotté avec fougue et rigueur, livrant des textes fulgurants – des textes dont on n’aura aucune citation, aucune lecture dans ce film – et qui sont abordés ici de façon trop lapidaire.

APATRIDE

Ce film se distingue malgré tout du reste de la production sur 1968 parce qu’il choisit de laisser les icônes de côté et d’aborder quelques questions de fond dont les années 1969-1974 ont été révélatrices. Et dont la principale pourrait d’ailleurs être inspirée par le titre du livre d’entretiens entre Sartre et Benny Lévy (L’Espoir maintenant) : Quel espoir, maintenant ? Question à laquelle Benny Lévy eut la satisfaction de trouver une tentative de réponse tout aussi radicale que la révolution prolétarienne pour laquelle il s’était engagé : l’étude effrénée, la plongée dans le Livre, où, enfin, l’étranger qu’il était (apatride exilé d’Égypte, sans-papiers, normalien à Paris – c’est Giscard qui lui accorda la nationalité française à la demande de Sartre en 1975) s’était trouvé une résidence. Mis sur la voie par Sartre puis Lévinas.

Une première partie revient sur les temps forts qui ont suivi Mai 1968, avec la création dans la clandestinité de la Gauche prolétarienne (1969), l’occupation de Lip (1973) ou la mort de Pierre Overnay (1972), à l’enterrement duquel Alain Geismar lira un texte écrit par Benny Lévy, devant 300 000 personnes. Ce dernier, sous le pseudonyme de Pierre Victor, a été l’un des acteurs importants de ces années, malgré le relatif anonymat qu’il cultivait. Et qu’il fut contraint de briser au moment crucial du renoncement. René Solis, critique de théâtre à Libération, était alors à Grenoble. Il se souvient de la visite de Pierre Victor, venu annoncer aux militants de la GP, qui découvraient alors le visage de leur chef, la dissolution du mouvement :  » Il va falloir apprendre à penser par vous-mêmes et vous fondre dans la masse.  »

Autre pilier de Libé, Antoine de Gaudemar se souvient lui, de Lip, qui annonça le début de la fin. Elle était déjà amorcée avec la prise d’otages de la délégation israélienne aux jeux Olympiques de Munich, que la GP dénonça dans un communiqué. Ce fut à la fois le début de la dissolution, et le moment qui marqua le non-basculement de la majorité des mouvements d’extrême gauche dans l’action violente, contrairement à ce qui se passa en Allemagne ou en Italie.

CLAVEL ET FOUCAULT

Après cette très longue introduction, qui permet également de voir les témoignages du frère de Benny Lévy ou de l’écrivain Olivier Rollin, qui était alors responsable de la branche  » action  » de la GP, le documentaire ouvre une parenthèse dont le personnage principal devient Maurice Clavel. Installé près de la Basilique de Vézelay, l’écrivain recevait alors, comme en pèlerinage, les militants interloqués par la tournure des événements, en quête de sens, de direction. Ce sont parmi les scènes les plus intéressantes du film, où l’on assiste notamment, dans la cuisine de Clavel, à une discussion à bâtons rompus dont l’invité de choix est Michel Foucault, et à laquelle assiste André Glucksman. Clavel fut également l’un des inspirateurs du quotidien Libération, fondé en 1973. Il appelait alors à  » un journalisme transcendantal « . Il y a quelque chose d’un peu misérable à écouter les témoignages de René Solis et Antoine de Gaudemar, devenus des piliers de ce quotidien transformé en courroie de transmission d’un libéralisme chic, mâtiné de charité laïque. Sans parler de Glucksman, passé de Foucault-Clavel à Sarkozy-Faudel.

Benny Lévy, lui, s’approche de Sartre à partir de 1974. Il va devenir son secrétaire, et son interlocuteur. Selon Michel le Bris, Sartre découvre avec son jeune ami  » la possibilité de penser à deux « . En novembre 1977, un événement va amorcer le long chemin de Benny Lévy vers le judaïsme, la visite de Sadate à Jérusalem. Il y voit un geste prophétique. Sartre lui propose d’aller en Israël début 1978. À partir de cette première visite, rappelée avec précision par leur ami Élie Ben Gal, Benny Lévy amorce le tournant. Après la mort de Sartre, il se rapproche de la pensée d’Emmanuel Lévinas, étudie dans une yeshiva à Strasbourg et part finalement s’installer à Jérusalem en 1995, où il fondera l’Institut d’études lévinassiennes, devenu un des lieux de débats les plus ouverts et animés du pays.

(Sur ce sujet, lire aussi « Benny Lévy : d’une rive, l’autre »)

(article paru dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien le 1er mai 2008)