Audrey Pulvar fut une chômeuse heureuse. Il ne lui a pas fallu plus d’un mois pour trouver un nouveau job. La France entière a été émue par son sort : la pauvre compagne du ministre Arnaud Montebourg, un brave homme très occupé à redresser la France, soupçonnée de connivence avec le pouvoir, n’avait pas été reconduite dans ses fonctions à France 2 et à France Inter.

Cette dernière radio lui a proposé une émission hebdomadaire en compensation de la perte de sa quotidienne. Elle a refusé.

Tout de même : Audrey Pulvar, ce n’est pas n’importe qui. Tout le monde n’a pas eu l’honneur d’un reportage dans Paris-Match. Elle, si. En juillet 2009, on a pu l’admirer, mini-short et fourche au poing, dans la propriété normande de son ex, le chef étoilé Alain Passard, où ils possédaient « deux vaches, quatre poules, un coq et une chèvre ». Une authentique, la Pulvar, une laborieuse qui connaît la valeur du travail bien fait. On comprend qu’elle ne se soit pas abaissée à accepter une telle humiliation.

Sans doute ému par le sort de cette mère de famille en détresse – souvenez vous de son cri de colère dans Libération : « On me prend pour une conne » –, le brave banquier Pigasse, de gauche donc généreux, lui a offert un petit boulot dans son journal pour l’aider à élever ses enfants dans la décence : directrice éditoriale des Inrockuptibles. On a beau être socialiste, on en est pas moins attaché aux valeurs traditionnelles. Travail, famille, redressement productif.

Une belle histoire française, à laquelle ne manquait que le ronchon de service. Le Lino Ventura du milieu parisiano-médiatique, le Blier des rédactions, prêt à disperser tous ces petits arrangements façon puzzle. Ecce Thomas Legrand. Vénère. Très vénère, le gars. « Il ne peut plus y avoir de traitement crédible de la politique aux Inrocks », a-t-il confié à Télérama après avoir appris l’arrivée d’Audrey Pulvar. Il annonça aussitôt sa démission de l’hebdomadaire où il était responsable des pages politiques et chroniqueur :

« Le journalisme politique, c’est avant tout une lutte contre la communication politique, un contre-pouvoir non institutionnel. Un journal traitant de politique ne peut pas être dirigé par quelqu’un d’aussi impliqué personnellement dans la vie politique du pays. »

C’est beau comme du Chevènement. Un journaliste, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. Il précise dans cet entretien que le fond du problème, c’est le doute instillé chez les lecteurs, qui seront tentés de soupçonner des arrière-pensées dans chaque article politique :

« On ne peut plus être lu pour ce qu’on écrit. Tout sera forcément interprété ! (…) En conférence de rédaction, personne ne sera naturel, à l’aise. »

Heureusement pour lui et pour les chiffres du chômage, Thomas Legrand a encore de quoi s’occuper un peu. Il reste éditorialiste à France Inter et chroniqueur à Slate.fr. Sans compter deux, trois livres par an. Les grands esprits, ça touche à tout, c’est à ça qu’on les reconnaît. Il suggère lui-même à demi-mot qu’il n’y a pas de quoi le présenter en héros, comme quelques internautes en mal d’idoles ont commencé à le faire :

« Pour moi, c’est plus simple, je peux partir, je ne suis pas salarié à plein temps. »

Heureusement aussi que dans son autre boulot à temps partiel (et à plein salaire), sur France Inter, aucune question éthique de ce genre ne se pose. C’est du moins ce que l’on devine puisqu’il n’en a pas annoncé sa démission.

A le suivre, les auditeurs du service public n’auraient aucun soupçon, aucun doute sur les motivations du patron de Radio France, Jean-Luc Hees, nommé directement par l’ex-président de la République, Nicolas Sarkozy.

Aucun malaise non plus, aucun risque d’interprétation en raison des liens amicaux de l’épouse de l’ex-président de la République avec le patron de France Inter, Philippe Val, nommé par son ami Jean-Luc Hees, dont le nom avait été suggéré à Madame Bruni-Sarkozy par… Philippe Val.

Aucune ambiguïté non plus suite au licenciement de France Inter, en 2010, des humoristes Didier Porte et Stéphane Guillon, très critiques envers le président de la République. A l’époque d’ailleurs, Thomas Legrand était intervenu… pour défendre Philippe Val et justifier le licenciement de Didier Porte. Avec un argument imparable : « Il n’était pas drôle. »

Les patrons qui ont la vie dure ces derniers temps peuvent se consoler d’avoir des employés modèles. De toute façon, démissionner – vraiment, pas à moitié – pour des raisons éthiques, dans la presse française, ça ne se fait pas. On n’est pas chez ces cul-serrés d’anglo-saxons, capables de quitter leur job du jour au lendemain au moindre doute, journaliste comme ministre.

Comme disait l’autre : « Faire confiance aux honnêtes gens est le seul vrai risque des professions aventureuses. » (Michel Audiard, « Le cave se rebiffe »).

Tribune publiée sur Rue89