Il a l’air sympa Yann Barthès : toujours poli, souriant, bien habillé. Cool et stylé. Comme son émission, « Le Petit Journal », qui affole les audiences de Canal+.

A l’heure du JT, il traque les travers de stars du showbiz, des médias et de la politique dans un esprit potache : vêtements, gestes, déclarations… tout y passe.

La presse encense son « impertinence » (Le Monde, Libération, L’Express, Les Inrockuptibles…) et les politiques le redoutent. Malheur à celui qui ose bousculer la nouvelle idole.

C’est ce qui est arrivé à Jean-Luc Mélenchon. Sans doute fatigué d’être leur cible récurrente, il a refusé à l’équipe du « Petit Journal » l’accès à une rencontre avec des chômeurs, à Metz, le 18 janvier, alors qu’elle était ouverte aux journalistes.

Le lendemain, Yann Barthès en a fait un sujet dans lequel il a dénoncé un « boycott ». Sur le site de Canal+, il en appelle à la « liberté de la presse ».

Une question se pose toutefois : « Le Petit Journal » fait-il du journalisme ? En fait, non. Il s’agit d’une succession de sketches dont la vocation est de faire rire. Sur le site de Canal+, il est présenté dans la case « divertissement » et non « info-docs ».

Imagine-t-on Stéphane Guillon ou Laurent Gerra s’énerver parce qu’on leur aurait refusé l’accès à une conférence de presse à l’Elysée ? Au mieux, la réaction de Yann Barthès est déplacée ; au pire, c’est de l’imposture.

Puisqu’il veut être pris au sérieux, accordons lui un instant cette faveur et considérons qu’il fait, comme il semble le prétendre, une émission de décryptage des stratégies de communication (de fait, on ne sait rien de ce qu’il pense puisque ce défenseur de la liberté de la presse refuse toutes les demandes d’entretien de ses « confrères », sauf pour livrer une ou deux pensées du genre « malgré l’Irak, Tony Blair garde la classe » (Les Inrockuptibles, 03/01/2010).

Voyons quel domaine il étudie, avec quelle méthode et pour quelles conclusions. Le domaine est plutôt vaste : la mode, les médias, la politique, les pipoles. En quelques minutes on peut rire à la fois de la tenue d’un invité de la Fashion week, d’un entretien de Claire Chazal à Paris Match, de la coiffure du président nord-coréen et des chaussettes du ministre de la Culture.

La méthode, elle, est assez simple : elle consiste à placer les personnes visées sous la surveillance de caméras et de micros et à réaliser des sujets très courts à partir de montages et de truquages, diffusés sous les rires et les applaudissements du public.

Traque vidéo, montage, truquage, acclamation du présentateur : les méthodes du « Petit Journal », sous le vernis du rire, relèvent d’une mécanique inquisitoriale qui ne laisse aucune chance à celui qu’elle prend pour cible.

Sur le fond, que penser de ce programme ? D’une part, il confond tous les sujets, sans hiérarchie, et met sur le même plan le futile et le sérieux : Lady Gaga et le Premier ministre, une fête locale en Alsace et la guerre en Libye. Dix secondes pour chacun, on s’esclaffe, on applaudit et on enchaîne.

D’autre part, il ne prend la communication que par un bout, l’émetteur, en ignorant le récepteur et le contenu du message. Les chômeurs, les agriculteurs, les étrangers évoqués dans les discours politiques soi-disant « décryptés » sont les grands absents du « Petit Journal ».

Savoir que Nicolas Sarkozy recycle ses discours, c’est comique à montrer, mais cela ne nous apprend rien d’important. « Même dans le rire, le réel a désormais moins de place que sa représentation », écrivent Miguel Benasayag et Florence Aubenas dans « La Fabrication de l’information » (La Découverte).

Devant l’écran, on ricane et on grogne, mais on ne comprend rien. On se dit que tout se vaut, que « tous pourris », qu’on n’y peut rien et que c’est l’heure d’aller manger…

« Je suis la manivelle des pauvres, je leur remonte le moral », disait Coluche. Yann Barthès devrait peut-être y réfléchir : le rire qu’il suscite est-il la manivelle qui remonte le moral ou la masse qui l’enfonce un peu plus ?

Tribune parue sur Rue89