Fernand Braudel, là où il est, doit être agaçé. Dès qu’il le peut, le président de la République se sert de lui comme faire-valoir, en général dans des discours grandiloquents.

Dernier en date, au Puy-en-Velay, sur les racines chrétiennes de la France. Il a souligné la « Majesté souriante » des cathédrales, leur grandeur et leur démesure, qui font partie de « l’identité de la France, cette idée exprimée avec tant d’intelligence par Fernand Braudel ».

Or Fernand Braudel nous a appris à aborder l’histoire en oubliant un peu les symboles de puissance et de majesté, les grands hommes et les grandes dates, pour la considérer comme une œuvre humaine linéaire, complexe et multiple.

Braudel nous invite à quitter les palais pour aller dans les cuisines, les cours de ferme, les ateliers. Ce que nous disent les cathédrales, c’est que derrière leurs façades, il y a des hommes, des pensées, des désirs. Notre histoire est faite de ces vies humbles et multiples, bien plus que de pierres figées.

De ces hommes, de leur foi, de leurs idées, et des mots qui les portent – labeur, justice, fraternité, Amour, Christ… –, il n’est jamais question dans les discours de Nicolas Sarkozy. Le mot-clé remplace le Verbe.

Tel un touriste suivant le guide – Guaino ? –, il frétille devant l’insolite et le pittoresque, ici une Vierge noire, là un bas-relief. Un peu comme à Disneyland.

D’ailleurs, s’il a cité Braudel et Nora, il n’a pas oublié Carla, pour une de ces plaisanteries de cafétéria dont il a l’habitude. Interrogé sur l’identité française, Braudel répondait : « Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité. » (Le Monde, 25 mars 1985).

Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours, n’a guère l’intention de s’amuser avec l’identité française. Interpellé par les membres de l’Observatoire chrétien de la laïcité à propos du débat sur l’islam, il a répondu :

« Le débat, soutenu par Jean-François Copé ne fera qu’entretenir les amalgames entre « musulmans » et « islamistes », tout cela à des seules fins électoralistes. »

Une spontanéité qui tranche avec le ton de l’archevêque de Lyon, Philippe Barbarin. Lorsque ce dernier déclare « l’islam est compatible avec la République, à condition que les musulmans le veuillent » (Le Monde, 5 mars), il laisse planer un doute.

On attendrait de lui un peu plus de confiance, fidèle à l’humanisme intégral qui fait la force du christianisme. Imaginons les commentaires si un responsable juif ou musulman déclarait « le catholicisme est compatible avec la République, à condition que les catholiques le veuillent »…

(Editorial publié dans Témoignage chrétien le 10 mars 2011)