C’est arrivé en 1999. Un petit miracle pour une fin de millénaire. Dans une France partagée entre consensus mou et caricatures de débats, un petit livre fait sensation. A partir du témoignage d’un éditeur, L’édition sans éditeurs (La Fabrique) démonte les mécanismes de concentration et de marchandisation. Le milieu vu de l’intérieur. Pas de slogans, des faits.

L’auteur, André Schiffrin, est américain. Une petite secousse salutaire pour le nombrilisme franchouillard et l’anti-américanisme ambiant. Traduit en vingt-quatre langues, le livre d’André Schiffrin fait référence. L’auteur récidiva quelques années plus tard avec Le contrôle de la parole (La Fabrique), qui dresse un vaste panorama de l’uniformisation de l’édition et de la presse, en France comme aux Etats-Unis.

Le lecteur de Schiffrin pouvait cependant ressentir un manque. Si, dans ces deux livres, il témoigne de son expérience à la tête de la prestigieuse maison d’édition américaine Pantheon, il reste assez discret sur son parcours. Or, cet homme a une histoire peu banale. Qui tient notamment à la personnalité de son père, Jacques Schiffrin, juif russe, fondateur de La Pléiade, qui quitta Paris pour New York en 1941, où il fonda les éditions Pantheon.

Aujourd’hui, le pas est franchi. André Schiffrin publie Allers-Retours (Liana Lévi). Un livre de souvenirs dont l’essentiel est concentré sur les années de formation politique, durant l’après-guerre, entre New Deal et 1968. Mais qui nous offre également de très beaux passages sur son enfance et ses parents. Son père, décédé quand il avait 15 ans, est à l’origine de ce livre.

André Schiffrin découvrit récemment les nombreuses lettres qu’il avait adressées à Gide, avec qui il eut une longue correspondance. Dans ces lettres, Jacques Schiffrin lui fait part de son regret d’avoir quitté la France et de vivre à New York.  » J’ai été étonné non seulement de la profondeur de son chagrin, mais aussi de ne l’avoir jamais soupçonné, réalise André Schiffrin. Mon innocence d’enfant avait été infiniment plus grande que je ne l’aurais jamais cru possible. Et j’ai commencé à me poser des questions : si j’avais ignoré un aspect aussi essentiel de ma jeunesse, qu’avais-je manqué d’autre ?  »

C’est ainsi qu’il replonge dans ses souvenirs, en faisant des allers-retours. Non seulement entre la France et les Etats-Unis, mais aussi entre deux périodes, l’après-guerre et aujourd’hui. André Schiffrin s’engage dès l’élection présidentielle de 1948. Il a 13 ans.  » Je me prenais pour un teenager américain type, alors que j’étais loin d’en être un – le sport m’ennuyait et je n’étais pas attiré par la musique à la mode. Mais d’autres aspects de l’Amérique me passionnaient, notamment la vie politique.  »

Il s’engage pour Norman Thomas, un candidat qui porte l’étiquette socialiste. André Schiffrin, comme de nombreux Américains, est touché par le virus anticommuniste. Il raconte très bien la période du Maccarthysme, dominée par un sentiment de peur généralisée. Sentiment décrit alors par un journaliste, I.F. Stone, dont André Schiffrin a retrouvé certains articles, qu’il n’avait pas lus à l’époque car ils paraissaient dans des journaux considérés comme trop pro-communistes (PM, Compass, Star, Monthly Review Press) :

 » Les peurs de Mr Truman se sont transmises à son entourage et, à travers lui, au pays, tout comme le courage de Mr Roosevelt l’avait fait auparavant. “La fermeté” est devenue un masque pour la faiblesse, et l’entêtement a remplacé la force. Mr Truman, qui était réellement effrayé, a lancé la consigne “soyons fermes”. Mr Roosevelt, qui était réellement ferme, n’avait pas eu besoin de le proclamer à la face du monde.  »

Cette période lui inspire des rapprochements avec la campagne présidentielle en France. Sujet qu’il suit de près, puisqu’il partage sa vie entre Paris et New York.  » L’époque d’après-guerre en Amérique montre la vitesse à laquelle des politiques peuvent changer, explique-t-il, installé pour quelques mois dans son appartement parisien du Marais. Une leçon dont on peut s’inspirer en France. Un pays plein d’espoir, démocratique, dans la suite du New Deal, a soudainement sombré dans la peur. Une grande peur qui a duré une vingtaine d’années. Toutes les sociétés peuvent être confrontées un jour ou l’autre à ce choix. Soit on essaie de résoudre les problèmes concrets auxquels on est confronté, soit on alimente la peur de ce que l’on ne peut pas contrôler, comme l’immigration.  » André Schiffrin a du mal à décrypter la campagne électorale. Il constate cependant quelques mouvements qui l’inquiètent.

 » Comme aux Etats-Unis actuellement, la campagne est toute entière axée autour de la droite. Tout le monde court après les électeurs de Le Pen, même Ségolène. Or, nous voyons exactement la même chose avec la campagne d’Hillary Clinton, dont Ségolène Royal s’est inspirée. Hillary Clinton a mis en valeur le drapeau américain. Et ne parlons pas de ce pauvre Sarko qui voulait avoir sa photo avec Bush.  »

Autre déception, l’absence de débats de fond.  » Il y a une trahison des clercs. Après la disparition de Bourdieu et de quelques autres, il n’y a pas eu de relève. On aperçoit de temps en temps quelques pseudo-penseurs plus aptes à faire leur propre publicité qu’à alimenter le débat d’idées. Il faut souligner que les éditeurs ne font pas non plus leur travail. Quand j’ai édité Foucault aux Etats-Unis, cela m’a pris dix ans pour lui trouver un public. Les éditeurs pensent avant tout à la rentabilité. Il leur faut un public prêt à acheter, alors que c’est à eux de le trouver.  »

Il y a quinze ans, André Schiffrin a créé sa propre maison d’édition à but non lucratif, The New Press. Il publie quatre-vingts livres par an. Parmi les titres récents, le dernier Noam Chomsky a trouvé cent mille acheteurs, sans aucun article de presse. En conclusion de son livre, André Schiffrin écrit :
 » Je reste un Américain à Paris, passionné par ce qui se passe aux Etats-Unis, et je fais ce que je peux pour essayer de changer nos orientations désastreuses.  »

Article publié dans Témoignage chrétien